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Le blog de Laurent Schietecatte, professeur d'histoire-géographie au collège Jules Verne (Nantes)

L'Affiche rouge

Publié le 25 Mars 2015 par lschietecatte in histoire des arts, seconde guerre mondiale, résistance

Affiche des services de la propagande allemande en France, 1944

Affiche des services de la propagande allemande en France, 1944

"Ma Chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée, Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. Nous allons être fusillés cet après-midi à 15 heures. Cela m'arrive comme un accident dans ma vie, je n'y crois pas mais pourtant je sais que je ne te verrai plus jamais. Que puis-je t'écrire ? Tout est confus en moi et bien clair en même temps. Je m'étais engagé dans l'Armée de Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la Victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n'ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu'il méritera comme châtiment et comme récompense. Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps."

C'est un extrait de la lettre, écrite à sa femme Mélinée, par Missak Manouchian à la prison de Fresnes le 21 février 1944, quelques heures avant son exécution. En 1956, elle inspirera Louis Aragon pour son poème Strophes pour se souvenir.

Thomas Elek, Missak Manouchian et Célestino Alfonso

Thomas Elek, Missak Manouchian et Célestino Alfonso

Strophes pour se souvenir

"Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous
vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce
qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient
écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents

Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à t
ous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
To
i qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triompha
nts
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et t
rois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant."

Louis Aragon, Le Roman inachevé, 1956

Marcel Rayman, Rino Della Negra, Olga Bancic. Alors que tous les membres du groupe seront fusillés au Mont-Valérien, Olga sera décapitée à la prison de Stuttgart le  10 mai 1944. Elle avait 32 ans.

Marcel Rayman, Rino Della Negra, Olga Bancic. Alors que tous les membres du groupe seront fusillés au Mont-Valérien, Olga sera décapitée à la prison de Stuttgart le 10 mai 1944. Elle avait 32 ans.

Le poème de Louis Aragon sera mis en musique par Léo Ferré en 1959, hommage aux jeunes résistants qui formaient les FTP-MOI (Francs-Tireurs et Partisans - Main d'Oeuvre Immigrée) dirigé par Missak Manouchian. Ils étaient composés de juifs, hongrois, arméniens, italiens, polonais qui formaient un des groupes de résistants parmi les plus déterminés, probablement parce qu'en tant que juifs et étrangers, ils étaient une des cibles du régime de Vichy. Leur action a commencé en mars 1943, lorsque Manouchian, Arsène Tchakarian et Marcel Rayman, ont attaqué à la grenade un groupe de soldats allemands à Levallois-Perret. Ils vont alors harceler l'occupant allemand en organisant des déraillements de trains, des attentats et des assassinats d'officiers allemands comme le colonel SS et responsable du STO Julius Ritter ou le général Ernst von Schaumburg commandant du Grand Paris. Traqués, 23 d'entre-eux sont arrêtés et jugés les 17 et 18 juillet 1943. Condamnés à morts par le tribunal militaire allemand, ils sont fusillés au fort du mont Valérien le 21 février 1944. Lors de leur procès, les services de propagande allemand vont diffuser des milliers d'exemplaires de l'Affiche rouge, placardée partout en France pour dénoncer "l'armée du crime". C'est ce titre que Robert Guédiguian reprendra en 2009 pour son film retraçant l'histoire du groupe Manoukian.

L'interprétation de la chanson de Ferré par Bernard Lavilliers

Une version rap de l'Affiche rouge par le groupe La Vie d'Artiste.

Deux membres du groupes ont échappé de justesse à la rafle qui mena au peloton d'exécution 23 membres du groupe le 21 février 1944 au Mont-Valérien : Henri Karayan et Arsène Tchakarian. Il est aujourd'hui le seul encore vivant. A écouter lors de la sortie de son livre, les commandos de l'Affiche rouge.

"Ces étrangers et nos frères pourtant", exposition virtuelle réalisée en 2004 par la mairie d'Ivry

Manuscrit original du "Chant des Partisans"

Manuscrit original du "Chant des Partisans"

Lorsqu'on associe Résistance et Chanson, il faut évidemment évoquer le chant des partisans composée par M.Druon et J.Kessel sur un musique d'A.Marly en 1943. Un article y est consacré ici.

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