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Le blog de Laurent Schietecatte, professeur d'histoire-géographie au collège Jules Verne (Nantes)

La forêt de Madagascar disparaît, la lutte s’amplifie

Publié le 4 Octobre 2016 par lschietecatte in géographie, Madagascar

La forêt de Madagascar disparaît, la lutte s’amplifie

Un excellent article du quotidien Ouest France sur la forêt malgache que les paysans apauvris défrichent et cultivent sur brûlis. Depuis 2008, un vaste programme s’ingénie à abolir cette pratique qui dévore la forêt primaire. Avec de premiers résultats.

Ranomafana. De notre envoyée spéciale
Un ovale de feu presque parfait. Dans la nuit noire, on ne voit que lui dans l’immense savane de Ranomafana, au sud-est de Madagascar. L’agronome Laza Rakotondrasoa est le premier à sauter du 4X4, appareil photo en main. Il mitraille les flammes qui bondissent dans le vent et mangent la végétation comme des goules affamées… Un spectacle « hypnotique », avoue ce Malgache spécialiste des forêts, salarié du Fonds mondial pour la protection de la faune sauvage (WWF), « mais il est le résultat d’une pratique ancestrale qui doit cesser ». La Grande île de Madagascar meurt de ses tavy, l’appellation locale du brûlis, qui reprennent à chaque fin de saison sèche. Ils servent à défricher des champs et à fertiliser des sols dans ce pays deux fois plus vaste que la GrandeBretagne, sans tracteur ni route praticable, pour les fabricants mondiaux d’engrais chimiques. Ils grignotent la forêt primaire depuis des siècles. Le cordon restant, côté océan Indien, peine à capturer les nuages poussés par les alizés. La pluie boude l’île qui se désertifie… « Ce qui guette Madagascar, c’est le syndrome de l’île de Pâques », un déboisement total, puis la disparition des animaux, hommes compris, résume Mathieu Baehrel, qui supervise un programme global de conservation des forêts, pour l’Agence française de développement. Assis par terre à l’ombre des manguiers, Théophile veut convaincre son village. Ce quinquagénaire rapetissé par le labeur raconte comment la forêt enserrait encore son village, Enakasa, dans les années 1980.

« La faim pousse les gens »

Aujourd’hui, il faut marcher deux heures pour atteindre la lisière, davantage pour apercevoir un lémurien, fierté nationale. « La faim pousse les gens à brûler de plus en plus haut, explique-t-il.Le nombre de ménages a augmenté, il n’y a plus assez de parcelles pour tout le monde dans la vallée. » En vieux sage, Théophile a pris la tête d’une association paysanne montée avec l’aide des vazaha , les étrangers. Pas le choix face au changement climatique. « La période sèche s’est allongée », rendant les récoltes incertaines et le kere, la période de famine, plus fréquent. Formé par les techniciens des ONG, Théophile montre inlassablement l’exemple, reboise de l’acacia et de l’eucalyptus pour le chauffage et la cuisine, bichonne les pépinières communautaires. Sa femme possède l’un des plus beaux potagers, avec celui de Justin, un orphelin. « J’ai appris la technique de l’alignement et de l’écartement des plants, témoigne-t-il.Ça m’a pris du temps, mais j’ai un meilleur rendement depuis un an. Surtout pour les carottes et les concombres. » Cette motivation paraît communicative. De 50 adhérents, l’association du village est passée à 89… sur 293 foyers. Théophile rencontre encore des résistances. Tout efficace qu’il soit, le projet des vazaha se heurte au droit coutumier, géré par la dina. Ici « quand tu défriches un champ, il t’appartient », explique-t-il. Aussi, la police de la forêt veille au grain. Interdit de couper du bois dans l’aire protégée et « il faut obtenir un permis de brûler les vieilles jachères », rappelle Augustin Laha, chef de patrouille. Il a dressé vingt deux infractions l’année dernière. En revanche, il n’a jamais réussi à prendre Laivao Mihareta sur le fait. « Les policiers ne m’ont jamais attrapé. Je cours très vite », minaude ce trentenaire. Ce pyromane rapide est pourtant conseiller de l’association qui perçoit 50 % du montant des amendes… Théophile a pardonné. « Avec de la patience, tu peux devenir femme de roi. » C’est son proverbe malgache préféré.

Christelle GUIBERT, Ouest France, mardi 04 octobre 2016

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