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Le blog de Laurent Schietecatte, professeur d'histoire-géographie au collège Jules Verne (Nantes)

la chanson de Craonne

Publié le 15 Octobre 2012 par lschietecatte in histoire des arts

La chanson de Craonne est une des plus célèbres chansons de la Grande guerre : chanson antimilitariste de 1917, elle est un résumé étonnant des conditions de vie des soldats : l'absurdité des combats, les permissions trop courtes, la mort...

D'après le CRID 14-18,  "le texte fait référence aux combats de 1917 au Chemin des Dames (Aisne). le "plateau" dont il est question est le plateau de Californie qui surplombe le village de Craonne, théâtre des combats parmi les plus violents dans les premiers jours de l'offensive Nivelle du 16 avril 1917. Celle-ci avait pour but de percer les lignes allemandes et, en rompant avec la guerre des tranchées, de permettre une victoire française. La force des positions allemandes sur les hauteurs ainsi que la démesure du plan entraînèrent un échec complet. Par la suite, des refus collectifs d'obéissance (on parle des "mutineries") éclatent dans plus de la moitié des unités combattantes. C'est à cette indiscipline que fait allusion le dernier couplet qui assure que "les troufions [les soldats] vont tous se mettre en grève".  Il faut noter que certains soldats eux-mêmes employèrent le vocabulaire de la grève lors des mutineries."

Plusieurs versions existent de la chanson de Craonne comme celle de Guillaume Palissy datant de 2008. Le CRID propose également un enregistrement très émouvant par la classe de CM2 de l'école Madame de Sévigné de Dieppe durant l'année scolaire 2008-2009 : c'est ici.

Les auteurs du texte ont emprunté la musique à un célèbre succès d'avant guerre : "Bonsoir m'amour" ! De l'amour à la guerre, le chemin est finalement assez étroit. 

Le thème de la chanson de Craonne n'est pas sans rappeler un célèbre poème de 1936 de Jacques Prévert, Aux champs, extrait du recueil Paroles.

Il y a
paraît-il
dans une roseraie
une rose
qu’on appelle Veuve inconsolable du regretté Président Doumergue
c’est triste
c’est regrettable
il y a
ou plutôt
il y a eu
un homme qui a écrit ces mots
Demain sur nos tombeaux les blés seront plus beaux
c’est triste
c’est regrettable
parce que le blé ne pousse pas
précisément
sur les tombeaux des hommes qui sont tombés
pour que monte ou descende
le cours du blé
ou même le cours de la pensée du charbon ou des fleurs
et pourtant on peut voir
gravée par de très honorables graveurs
sur l’effroyable billet de banque
sur l’épouvantable billet de faveur
la stupide gravure en couleur
l’affligeante et provocante image de labeur
où malgré lui le travailleur
est soigneusement représenté
tout joyeux le rire sur les lèvres
et l’outil à la main
ou bien
éclatant de santé
dans un ravissant paysage d’été
et fauchant en chantant alertement les blés
mais on ne voit jamais
l’image simple et vraie
le travailleur en sueur et fauché comme les blés
c’est triste
c’est regrettable
mais les gerbes sont liées
le travailleur aussi
avec leurs grands billets les grands favorisés
se sont payé sa tête
et son corps tout entier
avec tout le travail de toutes ses années
toutes les gerbes sont liées
chaque grain est compté
chaque geste capté
chaque fleur arrachée
le blé monte et descend
en même temps que l’argent
en même temps que le sucre
en même temps que l’acier
et le compte du travailleur
est sagement réglé
à l’octroi de Profit
la guerre est déclarée
et sur la terre encore fraîchement remuée
dans les ruines des villes par eux-mêmes bâties
ceux qui étaient les plus vivants et les plus forts
les plus gais
les meilleurs
restent là immobiles couchés aux champs d’honneur
la tête dans la mort et la fleur au fusil
la mémorable fleur de leur si simple vie
et la fleur à son tour
doucement se pourrit
la fleur des amours la fleur des amis
et sur ce champ d’honneur
d’honneurs et de profits
un peu plus tard
sur ce champ d’honneur soigneusement nivelé
toute seule
la fleur artificielle
la rose invraisemblable
la fleur à faire vomir
la fleur à faire hurler
la veuve inconsolable du Président untel
blême et rose chou-fleur atrocement greffé
ignoble végétal stupidement simulé
encore une fois
de force
et avec le concours assuré de la musique militaire
est accrochée épinglée rivée
à la boutonnière de la terre
de la terre abîmée
de la terre solitaire
de la terre saccagée bafouée et désolée
désespérée
endimanchée.

 
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